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Les écrivains bibliques ne sont pas de purs esprits ! Leurs maisons les façonnent, leur époque les habite et leur caractère les singularise. Si durables que puisse être leur témoignage sur la proximité de Dieu, ce témoignage passe par les méandres d'une histoire, qu'ils contribuent souvent à forger. Il ne saurait en être autrement, puisque nous avons affaire à des humains. Par contre, il est beaucoup moins « naturel », que Dieu, « Créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible », se dise et surtout se livre à travers une histoire. « Abram ! pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. » C'est en chemin — littéralement chemin faisant — qu'Abraham rencontre Yahvé, ou plus exactement : que Yahvé rencontre Abraham. Et cette rencontre va le « mettre en route ». Dieu vient et passe par l'histoire : l'histoire d'Abraham, l'histoire des prophètes, l'histoire de Jésus, mon histoire… Puisse ce constat tellement banal en apparence nous distiller cette goutte d'étonnement sans lequel il n'est pas d'accès à la grandeur (et à la vérité) de Dieu.
La grâce — unique — d'Israël est d'avoir été le seul, parmi tous les peuples de la terre, à avoir pu et su reconnaître que le Seigneur unique et invisible, le Dieu ineffable et incomparable, se révèle par l'histoire. Et qui plus est, par l'histoire très quotidienne d'hommes du Proche-Orient. Alors que les peuples avoisinants n'ont trouvé le divin que dans la seule nature, régie par une fatalité implacable, Israël refuse le cycle infernal de l'éternel recommencement. L'histoire est pour lui un monde naturel et un cours du temps ressaisis et conduits par une volonté supérieure. Parce que l'homme biblique croit en Dieu, il reconnaît partout sa trace et son oeuvre. Pour lui, les réalités historiques sont révélatrices des intentions de Dieu. Par conséquent l'« événement » retient toute son attention, car Dieu s'y manifeste et surtout, comme nous le verrons, s'y engage en faveur de son peuple élu. Pour un hébreu, ce n'est pas d'abord la nature qui révèle Dieu, mais bien l'histoire humaine. Mais que l'on se garde ici d'une grave méprise : pour l'homme de la Bible l'histoire ne permet aucune emprise sur Dieu. L'histoire ne peut réduire, cerner ou enfermer Dieu. Elle peut pourtant réellement le faire connaître, parce que non seulement Dieu dit ce qu'il fait, mais encore Dieu fait ce qu'il dit. Cela ne veut pas dire que cette histoire ne soit également une histoire humaine, une histoire explicable par des facteurs humains, obéissant aux lois normales du monde et de l'humanité. En cela, elle est semblable à toutes les autres. Mais, dans le cas d'Israël, Dieu a dit ce qu'il faisait et révélé le sens de sa conduite, c'est-à-dire qu'il a parlé. L'histoire d'Israël a cette particularité d'être à la fois une histoire visible, faite d'événements repérables et observables, susceptible d'être racontée, vérifiée, contrôlée, relevant comme toutes les histoires de la critique et du jugement historique, et simultanément une histoire « sainte ». Cette « sainteté » de l'histoire d'Israël ne signifie nullement une histoire plus belle ou plus édifiante que celle des autres peuples, mais il s'agit d'une histoire dont Dieu seul peut révéler le secret, parce que c'est lui qui l'a faite. De là vient que, dans la Torah israélite, la partie historique tienne autant de place que la partie législative; de là vient que, dans la Bible, l'histoire soit aussi immédiatement perçue comme parole de Dieu que la prophétie ou la loi. |