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Introduction L'Apôtre Paul possédait deux noms : Saul et Paul. Il les porta probablement tous deux dès son enfance. Il est assez vraisemblable que Saul ait été le nom juif de Paul, comme nous l'apprennent les Actes (7,58; 8,1). Mais Paul ne se nomme jamais Saul dans ses lettres. Cette double dénomination n'est pas le résultat d'un changement de nom au moment de la « conversion » de Damas, mais la marque d'une double appartenance culturelle. Paul est né à Tarse, s’il faut en croire l’auteur des Actes des Apôtres. La ville de Tarse est située dans la plaine de Cilicie — actuelle Turquie — et elle est la capitale de la province qui porte ce nom; elle est aussi le carrefour des routes qui relient l'Asie mineure hellénistique à la Syrie plus sémitique. Tarse était donc un point de rencontre entre les civilisations orientale et grecque. D’après les déclarations de Paul lui-même (Ph 3,5), son éducation juive fut loin d’être négligée. En effet, il était hébreu (II Co 11,22), c.-à-d. né dans une famille où l'hébreu restait la langue véhiculaire et dont les membres étaient appelés « Hébreux », par opposition aux Juifs hellénistes qui parlaient habituellement le grec. Aux yeux d'un Juif comme Paul, le monde se partageait en deux : les Juifs et les Nations. Israël avait une conscience aiguë d'être « le peuple saint » : il avait été « mis à part » pour Dieu parmi tous les peuples. Cette conscience d'une élection divine le « séparait » et pourtant le mettait aussi en relation avec le reste de l'humanité, comme instrument d'un dessein de salut. Cette conscience juive, sous son double aspect de « séparation » et de « relation », ne pouvait être que renforcée par la situation de « dispersion ». La « Diaspora », un million de Juifs, environ, habitaient en Terre sainte (Judée, Galilée). Beaucoup plus nombreux (environ sept millions) étaient ceux qui vivaient « dispersés » parmi les nations dans l'empire romain. Mêlés aux nations du monde, les Juifs gardaient jalousement leur identité grâce à la pratique de la Tôrah : la Loi divine transmise par Moïse depuis l'Exode. Cette Loi régulait les moindres détails du culte et de la vie quotidienne. Paul appartient au monde juif par sa famille et sa foi, et au monde hellénistique par son lieu de naissance et toute une part de sa culture. Son lieu d’activité a bien été là : au sein des Juifs hellénistes de la diaspora. Il est impensable qu’il ait reçu des lettres lui permettant d'agir en dehors de Jérusalem et de la Palestine, car ni le Grand prêtre ni le Sanhédrin ne possédaient une telle juridiction. Il faut plutôt penser que Paul agissait sur son lieu habituel de résidence et que les peines synagogales habituelles étaient infligées aux membres de la communauté qui adhéraient à la nouvelle secte chrétienne. Paul connaissait donc les chrétiens, leur message et leur pratique, et plus particulièrement les judéo-chrétiens hellénistes caractérisés par leur critique de la Loi et du temple. La question de la Loi est d'ailleurs intimement liée à la vision de Damas. 1. L’apparition sur le chemin de Damas D'après les trois récits des Actes des Apôtres, c'est alors qu'il se rendait de Jérusalem à Damas pour sévir contre les disciples de Jésus dans les synagogues de cette ville, que Saul, le persécuteur, a été subitement foudroyé par une apparition du Christ, qui lui dit : « Je suis Jésus que tu persécutes ». Ce récit doit être éclairé par les quelques allusions (1 Co 9, 1-2; 15, 9-11 ; Ga 1, 11-24 ; Ph 3, 2-16.) que Paul a faites lui-même à l'événement qui a bouleversé sa vie. Il en parle très sobrement. Il ne dit pratiquement rien de son vécu du moment. C'est tout juste s'il nous apprend que cela s'est passé à Damas. Mais il met en lumière ce que cette rencontre du Christ a changé dans sa vie. Il le voit encore plus nettement après des années de ministère apostolique. Il y fait référence quand des contestations l'obligent à justifier sa qualité d'apôtre du Christ et sa manière de comprendre l'Évangile. L'interroger à partir de ces quelques allusions, ce n'est pas pure curiosité d'historien : « Dis-nous, Paul, ce qui t'est arrivé ». C'est une manière d'entrer dans sa théologie à partir de ce qu'il a vécu lui-même, sur le moment et par la suite. Paul réinterprète l'événement en fonction de son ministère ultérieur et de l'approfondissement théologique qu'il a engendré. Mais cela ne veut pas dire qu'il invente. Il faut du temps pour s'apercevoir après coup de toute la richesse que comportait une expérience originelle. « Ne suis-je pas apôtre ? N'ai-je pas vu Jésus notre Seigneur ? » (1 Co 9, 1) « En tout dernier lieu il m'est apparu à moi aussi comme à l'avorton » (1 Co 15,9) Dans ces deux passages, Paul attribue sa qualification d'apôtre du Christ au fait que lui aussi, même lui, a bénéficié d'une apparition pascale. On désigne ainsi ces expériences spirituelles — diverses et répétées — au cours desquelles des disciples de Jésus ont eu la conviction qu'au-delà de sa mort Jésus prenait l'initiative de venir à leur rencontre de manière inattendue, qu'il se donnait à « voir » et à reconnaître comme le Crucifié-Ressuscité et qu'il les envoyait en mission. Paul cherche donc à souligner qu’il n'est pas apôtre de seconde main, comme le serait un simple délégué d'Église, muni de lettres de recommandation. Il est un « envoyé » direct du Christ ressuscité à l'égal de Pierre et des Douze, à l'égal de Jacques, le frère du Seigneur et de tous les apôtres. A ce titre il est avec eux chargé de l'annonce de l'Évangile, en ce qu'il a de fondamental : Christ Jésus, le véritable Christ, est mort pour nos péchés et il est ressuscité pour notre vie et notre résurrection. Paul va comprendre, et de plus en plus, cette apparition pascale si inattendue pour lui comme une grâce. Lui, le dernier de liste, l'indigne persécuteur, « l'avorton non viable », il est devenu, par la grâce de Dieu, l'apôtre le plus efficace de tous. Paul parlera constamment de son ministère apostolique en termes de » grâce de Dieu » qui lui a été faite. Cela s'enracine dans l'expérience fondatrice qui a été la sienne. Celle-ci n'est sûrement pas étrangère à son insistance, plus tard, sur le fait que nous devenons justes aux yeux de Dieu sans l'avoir mérité, en vertu de sa seule grâce. Sur son comportement et son état d'esprit avant l'événement de Damas, Paul est assez précis dans deux autres passages : dans l'épître aux Galates (1, 11-24) et dans l'épître aux Philippiens (3, 2-16). Paul appartenait au courant Pharisien, très attaché aux « traditions des Pères », qui formaient comme une haie protectrice autour des commandements de la Tôrah (la Loi juive), dont il en était un inconditionnel défenseur, plus encore que la plupart des Juifs de sa génération, et c'est à ce titre qu'il persécutait l'Église. Ce zèle acharné suggère peut-être un portrait psychologique précis : comme tous les « inconditionnels », Paul était à la fois obsédé et harassé par l’observation minutieuse de la Loi divine. Mais son perfectionnisme et son jusqu’au-boutisme devaient le laisser exsangue face à son incapacité foncière de respecter intégralement tous les préceptes de la Loi. « Je sais qu'en moi — je veux dire dans ma chair — le bien n'habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. » (Rm 7, 17-18) Sans cesse en manque d’un résultat satisfaisant à ses yeux, il voyait inexorablement grandir la distance entre Dieu et lui. Augustin d’Hippone et plus encore Martin Luther feront une expérience assez analogue. On comprend alors tout le retentissement que l’appel gratuite et immérité du Ressuscité pu avoir chez cet inquiet ou du moins ce perfectionniste qu’était Paul. Il y aura là une véritable « délivrance », qui amènera bientôt Paul à souligner le couple « grâce - liberté ». Laissons-lui la parole : « Si un autre croit pouvoir se confier en lui-même, je le peux davantage, moi […]pour la justice qu'on trouve dans la Loi, devenu irréprochable. Or, toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ. A cause de lui j'ai tout perdu et je considère tout cela comme ordures afin de gagner Christ, et d'être trouvé en lui, non plus avec une justice à moi, qui vient de la Loi, mais avec celle qui vient par la foi au Christ, la justice qui vient de Dieu et s'appuie sur la foi. Il s'agit de le connaître, lui, et la puissance de sa résurrection, et la communion à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort, afin de parvenir, s'il est possible, à la résurrection d'entre les morts. Non que je sois devenu parfait ; mais je l'élance pour tâcher de le saisir, parce que j'ai été saisi moi-même par Jésus-Christ. » (Ph 3, 4-13) 2. Connaître la puissance de la résurrection du Christ Sur le chemin vers Damas, Paul a vécu un complet retournement : il ne s'agissait plus de sa valeur personnelle (héritée de sa famille, de son milieu, ou construite par sa pratique, son « zèle »), mais de l'accueil d'un autre dans sa vie : le Christ. C'est le « bien suprême » (Ph 3,8) de la personne du Christ en son mystère pascal qui, aux yeux de Paul, a relativisé et relativise encore maintenant tout le reste. Il n'est plus le pharisien « irréprochable » selon la pratique de la Loi (3,6) : il ne saurait plus se dire « parfait » (3, 12), tant qu'il n'aura pas rejoint, « si possible », à travers la communion à ses souffrances et la résurrection des morts, ce Christ qui l'a saisi le premier. Paul s'intéresse peu à la figure de Jésus de Nazareth, hormis le fait qu'il a été crucifié, et qu’en cela il a vécu un amour et une obéissance sans faille. Il sait qu'il est « de la descendance de David » (Rom 1,3) ; il rapporte à l'occasion quelques paroles de Jésus (). Mais il n'a pas l'habitude, sauf exception (1 Co 7,10) d'appuyer ses directives sur la tradition remontant à Jésus. Le point décisif pour Paul, ce n'est pas de répéter les paroles de Jésus d'avant Pâques, mais bien de prendre acte de ce que Jésus est devenu dans l'événement pascal. L’important est ce que signifie la résurrection et la croix du Christ Jésus pour le salut de l'humanité. Cela est tout à fait cohérent avec ce que fut sa première expérience du Christ sur le chemin de Damas. Les premiers disciples de Jésus sont des Juifs qui annoncent à des Juifs Jésus crucifié comme le Messie. On peut être certain que Dt 21,22 a été utilisé comme contre-argument à la prédication chrétienne: il est impensable qu'un crucifié, frappé par la malédiction de la Loi, puisse être le Messie. « Si le péché d'un homme lui a fait encourir la peine de mort et qu'il est mort, vous le pendrez à un bois; son cadavre ne passera pas la nuit sur le bois, mais vous l'enterrerez le jour même; car est maudit de Dieu quiconque est pendu à un bois. » (Dt 21,22) Paul va utiliser ce texte de façon très personnelle : il ne dit pas que le Christ aurait porté la malédiction mais qu'il est devenu malédiction, c'est-à-dire représentant de l'humanité pécheresse frappée par la malédiction de la Loi. En le faisant « devenir malédiction » (Ga 3,13; 2 Co 5,21), Dieu a délivré de la malédiction de la Loi les hommes, qui peuvent bénéficier désormais des bénédictions. Ces considérations de Paul sont tout à fait originales dans le Nouveau Testament. Il faut très vraisemblablement en chercher l'origine dans l'histoire de Paul avant son chemin de Damas. Avant Damas, la crucifixion fournissait au pharisien Paul un argument puissant, dévalorisant Jésus au nom de la Loi, en particulier Dt 21,22. La prédication d'un Messie crucifié ne pouvait lui apparaître que comme un scandale ou une absurdité. Martin Luther a fort bien montré combien l’expérience de Damas a renversé les valeurs de Paul : désormais sa prédication va se centrer sur le Messie crucifié et donc sur le jugement qu’il faut porter sur la Loi à partir du Crucifié. Car le Crucifié ne fut pas maudit par Dieu, au contraire. Sa résurrection est l'équivalent d'une bénédiction. Autrement dit, la malédiction que la loi prononce contre le Crucifié s'est retournée contre elle. Quant à la malédiction de la croix, elle ne signifie plus désormais la disqualification de Jésus mais l'insoutenable d'abandon jusqu'où il a été par obéissance et par amour (cf. Ga 2,19-21; 2 Co 5,14-17; Ph 3,4-11). Dans la critique que Paul fait de la loi juive, principalement dans l'épître aux Romains, le reproche majeur qu'il lui adresse est son éclatement en de multiples commandements qui nécessitent une observance très minutieuse, minutie dont Paul estime qu’elle détourne de l'objectif, à savoir la fidélité à Dieu en Jésus Christ. Car, soulignera Paul de mille et une manières, « Avec le Christ, je suis un crucifié; je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi. Je ne rends pas inutile la grâce de Dieu; car si, par la loi, on atteint la justice, c'est donc pour rien que Christ est mort. » (Ga 2,19-20). Père Albert Vinel
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