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PRIER LES PSAUMES « Que la Parole du Christ habite parmi vous dans toute sa richesse : instruisez-vous et avertissez-vous les uns les autres avec pleine sagesse ; chantez à Dieu, dans vos coeurs, votre reconnaissance, par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés par l'Esprit. Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père. » (Colossiens 3,16-17) Introduction On considère habituellement le Psautier comme un « recueil de prières ». Cette interprétation a beaucoup influencé l'exégèse du livre des psaumes et son usage. C’est exact, mais le Psautier n’est pas un espèce de copion avec de belles prières. En effet, le livre des psaumes est d'abord et avant tout une collection de poèmes qui font écho à ce que les autres livres de la Bible racontent plus en détail. C'est en quelque sorte « une Bible en miniature » . Les psaumes concentrent en 150 chants toute l'histoire du peuple et aussi la manière dont il a vécu spirituellement ces événements. C'est ce « vécu spirituel » qui est à proprement parler « décisif » pour la « reprise priante » d'un psaume par les chrétiens ; et non pas tant la communion à des sentiments voire des pulsions exprimés avec le génie des toutes grandes créations littéraires de l'humanité. C'est ultimement ce vécu spirituel qui permet — et exige — une « appropriation sans complexes » d'un univers mental et d'une tournure de coeur si dépaysant et si familier à la fois. Or cet univers mental et ce langage des psaumes nous font contemporains, à près de trois mille ans en arrière, de bergers frustes, de guerriers menacés de mille morts, de pèlerins passionnés d'un temple ou de sanctuaires quasiment vides, d'une poignée de déportés nostalgiques d'une Loi (par eux si souvent bafouée) ou d'un système royal (pas toujours exemplaire et finalement bien éphémère). Toutes ces existences disparates, comme ces situations historiques si variées sont traversées et unifiées par un grand fil rouge : le choix de Yahvé. Ce fil rouge de l'élection traverse en noue dans le même temps des expériences aussi disparates que celle de l'aventure au désert, si souvent nostalgique de la sécurité des marmites égyptiennes, de la conquête « à la hussarde » d'une terre promise demeurant néanmoins non-comblante, de la lente ascension et de l'inexorable déclin de la royauté, de l'exil, du retour et de l'attente messianique surnageant au sortir de combien de naufrages ! Depuis longtemps les spécialistes du Psautier se sont efforcés de déterminer les différents genres littéraires des psaumes. Cela reste important pour les comprendre, plus encore pour les prier : on « s'habille le coeur » autrement quand on va chez des amis un jour de deuil ou de joie. Connaître le genre littéraire d'un psaume, c'est savoir comment se préparer à rencontrer Dieu avec cette prière-là. Au fond, tout genre littéraire participe de la même fonction qu'un panneau de signalisation : quand nous voyons un grand point d'exclamation dans un triangle, avec la mention « attention bosse », il ne nous faut pas réfléchir longtemps pour lever le pied de l'accélérateur. Le lecteur de la Bible qui « détecte » un genre littéraire est invité au dépaysement et à l'accueil. Et, après avoir creusé la signification profonde du genre littéraire rencontré, il devra toujours se demander : « mais bon sang, pourquoi l'auteur sacré a-t-il utilisé ce genre-là pour dire ceci ? » Qui dit quoi, comment et pourquoi… On distingue toute une série de genres littéraires pour les psaumes : louange – supplication – action de grâce – réquisitoire contre la rupture d’alliance - psaumes de confiance – psaumes royaux – psaumes de pèlerinage – psaumes sapientiels. () Mais aujourd’hui, les exégètes s’intéressent moins au catalogue des genres littéraires pour chaque psaume qu’à l’ensemble du psautier comme livre. Pourquoi et quand y a-t-on rassemblé ces 150 psaumes-là ? Le Psautier n'est pas tombé du ciel. Le livre que nous connaissons si bien est la dernière étape d'une très longue histoire littéraire et éditoriale. Comment s'est-il donc constitué ? À l'origine il y eut des « psaumes » qui ont circulé de façon isolée, comme on peut encore le voir dans la Bible pour ceux qui n'ont pas été repris dans le Psautier . Ainsi le fameux chant de Moïse au sortir de la Mer : si l'on en excepte le verset 1b, on croirait à s'y méprendre avoir affaire à un psaume du Psautier. Je veux chanter le seigneur, il a fait un coup d'éclat. Ma force et mon chant, c'est le Seigneur. Il a été pour moi le salut. C'est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l'exalterai. (Ex 15,1.2) La plupart des psaumes attribués David constituent l'essentiel de la première partie du Psautier biblique.Pour l'essentiel le Psautier biblique aurait pris la tournure que nous lui connaissons après l'Exil, dans un contexte d'épreuve de la foi, de divisions et de tentation de découragement. Il serait issus des milieux marqués par les théologie du Reste d'Israël et celle des Pauvres de Yahvé. Arrêtons-nous un moment sur le Sitz im Leben de ces deux théologies, car leur « milieu de vie » nous introduit au coeur d'une période extrêmement sombre de l'histoire d'Israël. () Comment Yahvé peut-il ne pas répondre aux prières, après tant de maux endurés hors et dans la patrie ? L'Ancien Testament fut traduit en grec pour les juifs de la diaspora ne connaissant plus (suffisamment) la langue de leurs ancêtres. Cet important travail se fit à Alexandrie (en Égypte), à partir du iiie siècle av. J.C. () C'est cette version-là de l’Ancien Testament qui est généralement citée par le Nouveau Testament. Elle est passée dans la liturgie chrétienne de langue grecque et a servi de base à la traduction utilisée dans la liturgie latine. Or la LXX a une numérotation des psaumes légèrement différente de celle de la Bible hébraïque : elle groupe en un seul les psaumes 9 et 10 de l'hébreu, ce qui fait un décalage d'une unité jusqu'aux psaumes 146-147, dont l'hébreu fait à l'inverse un seul psaume. L'hébreu est donc généralement en avance d'un chiffre (sauf aux psaumes 114 à 116). § 1. Les deux principaux ingrédients du psautier : louange et supplication Le nom de psaumes a été donné par la traduction grecque de la Bible — la Septante — à un recueil de 150 poèmes que la Bible hébraïque appelle Tehillim : « louanges ». Séfèr Tehillîm : Livre des Louanges. « Pourquoi donc nommer ainsi un livre rempli de cris et de supplications ? Pourquoi appeler de la sorte un recueil de poèmes où plaintes et lamentations abondent ? Pourquoi, alors qu'on y trouve des méditations de sages, des évocations poétiques de l'histoire d'Israël, ou encore des appels à la vengeance ? » Peut-être, répond le prof. André Wénin (), parce que les éditeurs du Psautier ont perçu que en deçà du cri, de la plainte ou de la colère ce qui meut ces paroles n'est rien d’autre que cette force de vie qui éclate en louange lorsqu'elle passe outre de l'impasse ou qu'elle traverse la mort. Peut-être aussi est-ce pour suggérer qu’il est vain de croire que cette louange puisse naître hors de ce creuset que constituent le refus décidé du mal et la lutte qui s'ensuit inévitablement, ce que l'histoire d'Israël illustre de bien des manières. Selon le Psautier, la prière est mouvement. « Heureux l'homme qui marche... », dit le début du Ps 1. Le type même de cette marche, c'est celle des fils d'Israël traversant la Mer Rouge. Le récit de cette traversée en Ex 14 fournit d'ailleurs le noyau de base de la prière des psaumes : o Alors que, sous la conduite de Moïse, les fils d'Israël sont en train de sortir libres d'un pays d'esclavage et d'oppression où leur avenir était plus que compromis (Ex 1,8-22), subitement, ils se voient sur le point d’être rejoints par un Pharaon égyptien lancé à leur poursuite avec ses troupes invincibles. Coincés entre la mer et l’armée — entre une mort par noyade et une mort par esclavage ou, pire, par extermination —, les fils d'Israël eurent très peur et ils crièrent vers le Seigneur (Ex 14,10). Telle est la prière de supplication, le premier ingrédient de la prière des psaumes : lorsque l'impasse est totale, lorsque la mort est l'unique horizon, lorsque la peur paralyse, s'il reste une chance de survie, c'est du côté de Dieu qu'elle doit se trouver. D'où le cri qui jaillit vers lui, où peur et foi s'entremêlent. o En réponse à ce cri, Dieu intervient effectivement, se révélant par le fait même être « un Dieu de vie ». Ce que les psaumes vont répéter de mille et une manières : Le Seigneur fendit la mer pour les faire passer, dressant les eaux comme une digue. (Ps 78, 13) Seigneur, dans la mer ton chemin, et ton sentier dans les eaux profondes — et nul n'en sait les traces. Comme un troupeau tu guidas ton peuple par la main de Moise et d'Aaron. (Ps 77,20-21) Il changea la mer en terre ferme, on passait le fleuve à pied sec; là, nous lui faisons fête. (Ps 66, 6) o Arraché ainsi à la mort qu'il redoutait, « Israël vit avec quelle main forte Dieu avait agi contre l’Egypte » — en réalité une puissance de mort et de génocide —, « et le peuple craignit Dieu et il mit sa foi en Dieu et en son serviteur Moïse » (Ex 14,31). Mais cette crainte n'a plus rien à voir avec la panique première à l’approche des militaires. Elle est une sorte d'éblouissement qui, comme la peur, fait battre le coeur et trembler le corps ; mais, loin de se dire dans un cri, elle éclate au contraire en louange : Alors Moïse et les fils d'Israël chantèrent ce chant à Adonaï : Je chante Adonai; il s'est couvert d'honneur, cheval et cavalier il les jette à la mer. Yah est ma force et ma musique, il est ma victoire ! C'est mon Dieu, je le loue ; le Dieu de mon père, je l'exalte ! (Ex 15,1-2). Telle est la louange, l'autre pan de la prière psalmique : jubilation de la vie qui naît de la mort. () § 2. Entre supplication et louange : la réponse de Dieu « Dans la majorité des psaumes, louange et supplication se trouvent liées selon des modalités et des dosages très variés. On dirait que ces deux attitudes extrêmes s'attirent et se renforcent mutuellement par leur contraste. Mais comment s'opère entre elles ce lien si étroit ? Le point où se nouent supplication et louange est en réalité une “case vide”, un événement que le Psautier ne montre pas : la réponse de Dieu au cri du suppliant. Les psaumes ne donnent aucune prise directe sur cette réponse, même si c'est elle que cherche la supplication et que chante la louange. C'est le troisième moment de la prière des psaumes. » () Si l'intervention salvatrice de Dieu n'est jamais évoquée au présent dans les psaumes, elle laisse néanmoins des traces, comme si l'on ne voyait Dieu que de dos (Ex 33,20-23). Ainsi, certains psaumes développent une louange où un suppliant exaucé fait mémoire du salut reçu (18,2-4; 30,2-3; 34,2-5). D'autres évoquent un oracle obtenu au temple de la bouche d'un prêtre, d'un prophète ou d'un lévite, parfois après une nuit passée auprès de Dieu (3,5-6; 5,4; 17,3.15; 59,17; 63,3.7-8; 143,8). Mais parfois, le passage à la louange se fait plus brusquement, sans transition. Il laisse un blanc dans la composition (28,6; 54,6) ou mentionne à peine l'intervention libératrice de Dieu (22,22b). Ce qui fait la cohérence du monde des psaumes, c'est donc cette irruption de Dieu, dont la réponse modifie radicalement la situation du psalmiste. Il faut noter cependant que cela joue dans les deux sens puisque l'absence de Dieu peut transformer la louange en supplication, même si cette figure est plus rare (30,8; 44,10; 60,12). () Cette réponse divine modifie radicalement les relations au centre desquelles se trouve le psalmiste. « Dans la supplication, le psalmiste est isolé, attaqué par les uns, abandonné par les autres. Il est en marge, exclu, obligé de se renfermer en lui-même, sur sa souffrance, ou de se tourner vers Dieu. Mais une fois son cri entendu et exaucé, il entonne la louange et y invite les autres : il se décentre vers eux et vers Dieu pour devenir paradoxalement le coeur d'une communauté qui loue, l'épicentre d'une onde qui se propage pour unir les hommes dans la louange. » () La vie n'est pas faite exclusivement de moments forts. Il y a aussi d'autres jours où le malheur se tient tranquille et où la vie suit son cours sans que le coeur ait des raisons de bondir de joie. Ces jours s'écoulent dans la paix, et le croyant y goûte la tranquille assurance de savoir Dieu discrètement présent. Lorsque s'est calmée l'exubérance de la louange et qu'il n'y a guère de raison de crier de détresse, domine l'assurance de l'assistance aimante de Dieu qui fait que l'on n'a rien à craindre sur le chemin où l'on s'avance (Ps 4, 11, 16, 23, 27, 62 et 131). Le passage incessant de la louange à la supplication, de la mort à la vie, de l'envie à la liberté, avec des moments de calme vécus dans la confiance — ce va-et-vient — est le fait d'un homme qui vit, qui est en chemin.() § 3. Pourquoi prier ? par désir de vivre Les psalmistes n'ont d'autre espérance que de vouloir vivre. Mais pour eux, ce vouloir vivre se heurte à un mur infranchissable : la mort, la fosse, le shéol où s'interrompt toute louange (6,6; 30,10; 115,17-18) et où la supplication est vaine parce que sans espoir (88,1la.13). C'est que, pour les psalmistes, l'horizon est limité à la vie terrestre. Mais une telle limitation de l'horizon représente pour ainsi dire une chance pour l'alliance. Car il y a urgence. Tant que l'on est en vie, il faut se hâter de louer Dieu, de l'aimer, de le rencontrer. Mais l'urgence vaut aussi pour Dieu, pour le salut qu'il veut donner : Dieu n'a pas l'éternité devant lui (28,1; 69,16.18; 143,7) ! De là l'intensité du cri, et l'ardeur de la louange quand Dieu répond (40,3-4; 86,13; 116,8; 118,18). () Ce désir de vie qui est déjà vie attend son accomplissement : la défaite décisive de la mort et la vie nouvelle reçue dans la mort même. Les psalmistes ont été sauvés avant la mort, sans quoi ils n'auraient pas écrit. Mais leur salut est provisoire : il passe, se dirige quand même vers la mort, vers la fin de la louange. Il y a donc un creux, un vide dans la louange, une épreuve de la louange dont la mort met en échec la prétention à durer toujours. Ce vide attend quelque chose qui le comble : la réponse de Dieu. Ici, tout est radical et c'est pourquoi il peut nous arriver de nous sentir éloignés de la prière des Psaumes. Nous résistons à la prononcer en des jours et dans des circonstances moins menacées : nos malheurs n'atteignent pas ces proportions-là ! Pourtant, cette prière est un bon pain pour tous les jours. « Prenons chaque homme, chaque femme en particulier. Supposons qu'une seule fois dans leur vie le malheur les frappe. A partir de ce moment, “ une seule fois” devient “chaque jour”. Je ne veux pas dire par là que le malheur se répète nécessairement, mais le jour du malheur est présent pour toujours, il marque pour toujours. Il vaut la peine d'observer que, dans chacune de nos journées, nous vivons en réalité beaucoup de journées à la fois. Ce n'est pas qu'on reste triste, mais on est devenu un autre. Allons plus loin. Il n'y a pas à le supposer, c'est un fait : tout homme est marqué à l'avance par la mort. Elle agit sur nous déjà et travaille de toute manière le fond de notre être, d'une manière inexplicable. Ce moment-là, comme celui de l'épreuve passée et bien qu'il soit futur, est lui aussi présent tous les jours, et il est radical. Il marque, comme disent les Psaumes, les “fils d'Adam”. Il faut en conclure que la radicalité des Psaumes est au niveau qui convient réellement à notre existence quotidienne. Simplement, elle révèle le vrai niveau de cette existence, sa réalité précaire et chaque jour menacée, même si les apparences le cachent. » () En ce sens aussi, les psaumes peuvent être dits « messianiques », car ils sont tendus vers une intervention décisive de Dieu pour celui en qui se joue le sort et la vie du peuple : le messie (voir 16,8-11 et sa relecture en Ac 2,25-28). Ou plutôt, les psaumes sont, dans leur limite même, un défi lancé à Dieu qui a mis au coeur de l'homme un désir de vie infini : est-il, oui ou non, capable de l'assouvir ? Si non, est-il Dieu ? Bref, la prière des psaumes est animée par un désir de vie qui est aussi désir de Dieu ; mais on ne peut voir Dieu sans mourir. Faudrait-il donc passer par la mort pour voir jusqu'où Dieu est vivant ? () Le messie est, dit André Chouraqui, « la pierre angulaire de l'enseignement des psaumes ». La figure du messie, dressée dès le psaume 2, réapparaît en pleine lumière au psaume 17. Fidèle et sans reproche, le roi-messie y célèbre le Nom de Yahvé car, secouru par la force de son Dieu, il a triomphé de tous ses ennemis. Pour lui, la puissance divine s'est déployée à travers les splendeurs et les bouleversements du cosmos. Le messie est partout présent dans les psaumes. Elu de Yahvé, en butte comme tous les hommes aux assauts du mal, il est à la fois messie des douleurs et messie de gloire. Il est le juste persécuté, gardien loyal des chemins de Dieu, offrant son sang sous les attaques de l'impie et sauvé par l'intervention de Yahvé. Il incarne tous les combats d'Israël; en lui, pour lui, la mort est vaincue et, par lui, la délivrance de Dieu atteint tous les hommes. Les psaumes royaux décriront le bonheur, la paix, la justice instaurés par son règne, relais parfait du règne de Dieu lui-même sur l'humanité et sur toute la création. § 4. Les trois acteurs principaux Trois acteurs se partagent les rôles dans le drame de l'existence humaine tel que nous le dépeint le psalmiste : · L'impie qui refuse Dieu et attaque pour le détruire tout ce qui manifeste la lumière, la vérité ou la vie. · Le juste, le pauvre ou le malheureux, innocent persécuté par l'impie, ou pécheur repentant sur là voie de la conversion. · Le Roi, c'est-à-dire Dieu lui-même comme juge définitif du conflit entre le juste et l'impie, ou son lieutenant, le messie, consacré en son nom pour faire régner la justice sur la terre. Le rapport de force entre ces trois acteurs principaux crée la tension dynamique qui habite tout le psautier. Le Psautier n'est pas un simple recueil de prières poétiques mises les unes à côté des autres par hasard. L'agencement des psaumes et la disposition générale du livre répondent sans doute à une cohérence, voire à un projet théologique. Depuis une vingtaine d'années, des chercheurs se penchent sur cette difficile question et tentent de percer le secret du Psautier comme livre. En voici le fil rouge : « le Psautier met en scène un monde où, sous le regard d'un Dieu de vie, les acteurs se trouvent aux prises avec le mal, tantôt acteurs, tantôt victimes, tantôt spectateurs ». () Le premier livre du psautier (Ps 1-40) est centré tout entier sur le thème de cette opposition irréductible entre le juste et l'impie; le psalmiste affirme que le Roi-Messie sera victorieux par la puissance du Nom de Dieu sur laquelle il fait reposer toute sa confiance. Le juste, que la souffrance avait rendu muet, pourra dès lors faire jaillir de sa bouche le chant de l'action de grâce. Le second livre (Ps 41-71) traite du même problème. Le conflit est intérieur. La détresse atteint et pénètre l'âme du juste à travers le souvenir d'un bonheur perdu, l'expérience de la caducité de tout appui humain, aussi bien moral que matériel, l'angoisse de la trahison, du mensonge, du péché... C'est seulement lui, Yahvé, qui donne au messie, par son amour, la joie et la vie; et celles-ci rejailliront en bonheur sur toute la terre, sur les pauvres et les humiliés tout spécialement. Le troisième livre (Ps 72-88) interroge sur le pourquoi de la « colère » de Dieu à l'égard des « brebis de son pâturage ». Le peuple avec qui Dieu a fait alliance, à qui il a révélé son Nom, est aujourd'hui dispersé et décimé. C'est le scandale du succès des impies posé ici au niveau collectif et national. Certes le peuple a péché et son mal heur le châtie mais, là encore, la lumière vient du messie à qui Yahvé a juré amour et fidélité. Au quatrième livre (Ps 89-105), s'ébauche la solution. Le rôle du messie qui règne et juge dans la droiture, la justice, l'amour et la tendresse, est en réalité assumé par Dieu lui-même, refuge du peuple depuis toujours. De tout temps Yahvé est roi, « le Très-Haut sur toute la terre ». Son amour est éternel. Grâce aux leçons du temps et de l'histoire, l'homme dont « la force a été brisée en chemin » est appelé à se souvenir que c'est Dieu lui-même qui, le premier, « se souvient » de son alliance. D'où le chant, la louange d'action de grâce pour l'amour du Seigneur qui retentit à travers tout le cinquième livre du psautier (Ps 106-150). Le messie est désormais installé à la droite du Seigneur; il sauve le pauvre et répand à jamais sur la terre le don de la vie et la lumière de la Loi qui rend heureux. Avec tous les rois de la terre ils peuvent rendre gloire au Seigneur Roi . § 5. Des psaumes pour dire le « Christ » de Dieu Le message qui est proclamé aux origines de l'Église — repris notamment dans certains discours du livre des Actes — ne parle au fond que d'une seule chose : la résurrection. Le centre de la prédication chrétienne primitive c'est Pâques, c'est-à-dire l'événement pascal. Sans doute cet événement suppose un certain nombre de choses (tels la vie terrestre de Jésus, ses miracles notamment qui l'accréditaient auprès du peuple et bien entendu sa condamnation et son exécution), mais il est frappant de voir qu'en quelque sorte ce sont là des présupposés. La pointe, le poids de la « Bonne Nouvelle » que les premiers disciples annoncent concerne la résurrection de Jésus par Dieu. La foi de l'Église s'est développée à partir de ce noyau tout à fait central. Au point de départ il n'y a pas encore la Trinité, ni l'Incarnation; au point de départ il y a cette action de Dieu entre toutes inégalée qu'est la résurrection de son Fils. Tout se ramène donc à une seule chose. Quand on regarde les formules qui expriment la résurrection dans les plus vieux discours des Actes des Apôtres, il est frappant de voir combien l'accent est toujours mis sur sa signification. Ce n'est pas uniquement le fait de la résurrection qui est proclamé. Le message de l'Église primitive n'est pas : « Jésus est ressuscité », ni même : « Dieu a ressuscité Jésus », mais bien : « Dieu, en ressuscitant Jésus, l'a fait Seigneur et Messie » (Ac 2,36). Autrement dit, en ressuscitant Jésus, Dieu l'a donné aux hommes comme « Seigneur et Sauveur ». Il faut donc souligner deux composantes essentielles dans la message pascal primitif : d'un côté le fait et de l'autre son sens. Le fait de la résurrection on l'exprime parfois par cette expression — équivoque ou ambiguë dans le fond — « Jésus est vivant ». Expression finalement assez peu adéquate. Quand nous disons que Mozart est toujours vivant, on veut parler d'un souvenir tenace, d'une survie en quelque sorte de ce qu'il a lancé. A lui seul, l'énoncé du fait ne suffit pas. Dire « il est vivant » n'est pas encore une affirmation vraiment chrétienne; cela ne montre pas encore que l'on a compris de quoi il s'agissait. Quand nous disons : « Jésus est ressuscité », à prendre les choses à la lettre on ne voit pas vraiment dans cette formule-là la différence avec la résurrection de Lazare par exemple. En d'autres mots, le fait de la résurrection de Jésus demande une interprétation. Des psaumes ont été utilisés pour approfondir et exprimer le sens de la Pâque elle-même, mort-résurrection de Jésus. La première communauté prit vite conscience du fait que les deux événements étaient inséparables. Cette perception est déjà attestée dans le plus ancien credo qui nous soit parvenu (datant du printemps de l'année 56) : « Je vous rappelle, frères, l'Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés ( … ). Je vous ai transmis en premier lieu ce que j'avais reçu moi-même : le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures. Il ( … ) est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. » (1 Co 15,1-5) La mort et la résurrection de Jésus se trouvent ainsi encastrées dans quelque chose de plus large, qui les met en valeur et leur donne leur vraie dimension. Cette dimension véritable des deux événements centraux de notre foi, c'est leur signification. Or, pour annoncer — et, au préalable, pour découvrir — le sens de la résurrection, l'Église primitive s'est abondamment servie des psaumes. Quels sont donc les psaumes qui ont été appliqués à la fois à la mort et à la résurrection ? Â regarder les textes de près, M. Gourgues constate que le choix des psaumes révèle une perception assez particulière de la résurrection comme antithèse ou renversement de la mort. La résurrection de Jésus est bien entendu toujours mise en opposition avec la mort, mais de deux façons différentes. Tantôt elle est opposée à la mort en elle-même, en tant que réalité destructrice ou anéantissement, dont le Psaume 16 suppliait d'être préservé : « Tu n'abandonneras pas mon âme au shéol ; tu ne laisseras pas ton saint voir la décomposition » (Ps 16,10 version grecque). Tantôt la résurrection est mise en opposition à la mort telle qu'elle a été infligée à Jésus, c'est-à-dire comme résultat d'un rejet et d'une exclusion violente, exprimée par l'imagerie du Psaume 118 : « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle » (Ps 118,22). L'attitude négative des hommes à l'égard de Jésus se trouve encore interprétée à l'aide des deux premiers versets du Psaume 2 : « Pourquoi donc ces grondements des nations et ces vaines entreprises des peuples ? Les rois de la terre se sont rapprochés et les chefs se sont assemblés pour ne plus faire qu'un contre le seigneur et contre son Oint » (Ac 4,25-26 citant Ps 2,1-2). Les psaumes rencontrés jusqu'ici soulignaient l'aspect « négatif » de la résurrection, perçue comme sortie de la mort. D'autres psaumes vont servir à dire l'aspect positif de la résurrection, car à l'entreprise négative des hommes rejetant Jésus, s'oppose l'initiative positive de Dieu qui le glorifie. Cette « réhabilitation » du Christ par Dieu, que le Psaume 118,22 suggérait à travers l'image de la pierre angulaire, d'autres textes vont l'exprimer plus directement encore, mettant ainsi au grand jour la signification de l'intervention de Dieu en faveur de Jésus. C'est ici que nous rencontrons le verset psalmique qui semble avoir eu le plus de faveur dans la communauté primitive. Il s'agit du premier verset du Psaume 110 : « Le Seigneur a dit à mon seigneur : “aujourd'hui assied-toi à ma droite ”#. Ce psaume est un psaume d'investiture royale : on le chantait à Jérusalem le jour où un fils de David montait sur le trône de David. C'est au roi d'Israël que Dieu adresse l'invitation « Siège à ma droite ». Les chantres de service proclamaient : « Le Seigneur (notre Dieu) a dit à mon Seigneur (le roi) : aujourd'hui assied-toi à ma droite ». Monter sur le trône de David, c'est devenir le lieutenant de Dieu sur terre, c'est devenir son plénipotentiaire sur terre. Que signifie alors le titre Seigneur ? Cela signifie la dignité royale, la dignité messianique. En quelque sorte, dans la résurrection, la scène qui se jouait dans le palais royal à Jérusalem lors d'une accession au trône d'un nouveau roi est transposée au ciel. La résurrection, c'est — dans les cieux à la droite de Dieu — l'investiture royale de Jésus. C'est son entrée en fonction, c'est le début de sa mission royale. Il devient ce qu'il était appelé à devenir. Est-ce le Psaume 110,1 qui a amené l'attribution au Christ du titre de « Seigneur » (Kurios) ? Ou bien, à l'inverse, est-ce la reconnaissance de Jésus comme Seigneur qui a entraîné la lecture de l'exaltation à la lumière du Psaume 110 ? Il est impossible de le déterminer. Dans les deux cas, certainement, qu'il s'agisse de « Jésus est Seigneur » ou de « Il est (assis) à la droite de Dieu », nous avons affaire à des formules très primitives de l'Église. Toujours est-il que « Seigneur » est un titre fonctionnel, rendant compte du fait que le Christ ressuscité exerce un pouvoir, un règne, une domination universelle. Deux passages des psaumes ont servi à exprimer cette idée de domination. Le premier est le Psaume 8,7 : « Tu as tout mis sous ses pieds ». L'autre est la deuxième partie du verset 1 du Psaume 110 : « (Siège à ma droite) jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds ». Bref, l'on n'annonce pas vraiment et profondément le message de la résurrection en disant simplement : « il est ressuscité ». Dire cela appelle en effet une explication. Et il est frappant de voir combien les Écritures en général et les psaumes en particulier ont été décisives pour comprendre le fait. Ressusciter « selon les Écritures », c'est ressusciter selon les Psaume 110, 118, 2, 16, 8, 45, 89. Tous ces passages scripturaires, et bien d'autres encore, permettent à la foi chrétienne balbutiante d'exprimer le contenu de la résurrection de Jésus. De même en sens inverse bien sûr : c'est l'événement vécu par Jésus qui permet de comprendre les Écritures comme on ne les avait jamais comprises. Pour reprendre la formulation du rituel de la pâque juive : « Chacun doit se considérer, de génération en génération, comme étant lui-même sorti d'Égypte, car il est écrit : En ce jour-là [jour du mémorial de la sortie d'Égypte], dis à ton fils : C'est pour cela que le Seigneur est intervenu pour moi, quand je sortis d'Égypte ». Quand les psalmistes évoquent directement — et plus souvent encore indirectement — cet agir libérateur (cf Ps 78, 105, 106), ils n'énumèrent pas que des faits bruts mais ils font ressortir leur signification, les « titres de gloire du Seigneur », les témoignages de la fidélité, de la loyauté, de la patience et de la miséricorde de Dieu. Tout au long de son histoire Israël d'abord, les apôtres et les chrétiens ensuite ne cesseront de mesurer et de découvrir l'incessant présent de l'Exode ainsi que l'incessant présent qu'est l'Exode. En effet, toute la vie de Jésus, et plus encore sa montée vers Jérusalem, seront interprétés comme un « exode » . Aussi n'est-on pas surpris de constater que des textes comme le Première Lettre de Pierre, l'Épître aux Hébreux et l'Apocalypse montrent que toute l'existence chrétienne est à son tour un exode, à la suite du Christ, vers le Royaume définitif. Fruit d'une constante relecture de l'agir salvifique de Yahvé tout au long du millénaire qui précéda la naissance de Jésus, les psaumes ne fermèrent pas les vannes de la transmission d'un « vécu spirituel » lors de leur fixation dans le recueil du Psautier. Ils continuèrent de nourrir la prière et la foi des « craignants Dieu », dont celle du jeune rabbi de Nazareth, Jésus. De plus, comme en témoigne les textes mêmes du Nouveau Testament, le Psautier jouit d'une place privilégiée dans la prière et la réflexion de l'Église dès son origine. Car tout en formant le noyau de la prière chrétienne, les psaumes entrèrent pour une part importante dans la trame même de la Bonne Nouvelle annoncée par les Actes des Apôtres et par les Évangiles. Il y a là sans aucun doute une clef précieuse pour comprendre nos racines chrétiennes à leurs origines, ainsi que la « qualité de sève » susceptible de (re)monter d'un psaume … § 6. Prier un psaume à la lumière de la Passion du Christ Les Psaumes laissent une large place à l'épreuve et, particulièrement, donnent beaucoup de relief à ces moments où les grandes actions de Dieu dont Israël a pu bénéficier au cours de son histoire, ses « merveilles », s'éloignent dans le passé. Cette épreuve du « silence de Dieu » n’est pas seulement collective ; elle est aussi et (trop) souvent personnelle, intime. Le Père Beauchamp a remarqué avec beaucoup de finesse que la souffrance du Psalmiste rejoint dans leur racine les moments cruciaux de chaque vie et qu’elle rassemble les traits qui conviennent à la masse immense des plus malheureux. Tout ici est « question de vie ou de mort ». () Les psalmistes se déclarent eux-mêmes justes, non pas toujours, mais assez souvent pour que cette habitude nous surprenne. En outre, ils prononcent devant Dieu des paroles parfois terribles contre leurs ennemis. Où est l'aveu de ses propres fautes, où est le pardon de celles d'autrui? Mais le psalmiste ressemble plus à ce que nous sommes qu'à ce que nous rêvons d'être : c’est un miroir pour nous. () Jésus accomplit les Écritures : cette certitude nous est transmise par les Évangiles comme l'écho d'une expérience qui les a bouleversés. Expérience d'une ressemblance inattendue, où l'Envoyé de Dieu prend pour modèle l'image d'hommes qui furent éprouvés avant lui. Jésus-Christ, lui, a revêtu le texte des Psaumes, comme nous le faisons en les « récitant ». L'obéissance à la volonté du Père lui a montré pour chemin l'accomplissement de l'Écriture, et particulièrement des Psaumes. Le Christ a rejoint par là tous les hommes d'hier et d'aujourd'hui dont les Psaumes décrivent le chemin. « Nous avons du mal à percevoir concrètement la passivité qu'exprime le mot de “passion”. Nous devrions pourtant savoir que le Christ est porté à sa croix par de nombreuses volontés humaines. La “Passion” du Christ, c'est pourtant l'“action” des autres, au centre d'un tourbillon. Dans sa mort, Jésus-Christ est victime d'une injustice. Quand les Psaumes nous mettent dans la cohue, les antagonismes, la violence, le bruit strident des “ennemis”, ils nous font entrer là où Jésus-Christ s'est voulu mettre, dès le premier moment où il apparut en public. » () Les Psaumes prient à partir de la poussière. Pas seulement la « poussière et cendre » où l'ascète penche librement son front. Mais aussi la poussière de la rue, de la foule, des émeutes auxquelles n'échappe pas celui qui le voudrait. Pour la Bible, le bien est soumis à l'affrontement du mal et celui-ci a lieu partout, parce que jamais le juste n'est sans le méchant, comme dit Ben Sira : En face du juste est le méchant (Si 33,14). () « Le Psautier dessine un schéma du drame vécu par le juste, de son épreuve, de son salut. Cette vision fut parfois un peu trop considérée comme une sorte de prévision subite, accordée à un psalmiste isolé, de ce que devait vivre Jésus-Christ. On est frappé aujourd'hui par un aspect sans doute plus substantiel : ce drame ne fut pas seulement une révélation faite à un seul sur l'avenir d'un autre. Il fut vécu dans le présent de beaucoup et c'est justement dans cette réalité vécue que le Christ entra, pour la conduire jusqu'au bout et en révéler ainsi tout le sens. Sa Passion le mit dans la lutte décisive du bien et du mal. » () Conclusion Finalement, le « fil rouge » du Psautier en général et de chaque psaume en particulier tient à l'irruption — attendue et/ou célébrée — de Dieu, dont la réponse bouleverse radicalement l'expérience du psalmiste. Cette réponse divine modifie en effet profondément les relations au centre desquelles le psalmiste se trouve. Coincé dans l'étau se resserrant sur lui, il est — ou se sent — de plus en plus isolé, attaqué par les uns et abandonné par les autres. Il se retrouve en marge, exclu de la terre des vivants et, comme tel, acculé de se centrer sur sa souffrance et/ou de se tourner vers Dieu. Mais sitôt qu'il discerne le « passage de Dieu » au travers de sa détresse, il entonne la louange et y invite autrui. Ce faisant, il se décentre de lui-même pour se tourner vers Dieu et vers les autres, devenant assez paradoxalement le noyau d'une communauté rassemblant des hommes « à la louange de son Nom ». Dès lors, prier les psaumes, c'est passer de la supplication à la louange ; c'est passer de la solitude à la communion ; c'est le passage d'un agglomérat d'individus au peuple de Dieu ; c'est passer du soir au matin ; c'est passer du silence (de la mort) à la Parole (de vie); c'est passer, avec le Christ, « à la droite de Dieu ». Encore un mot à propos de la prière au nom de l’Église. L’enjeu ici n’est pas d’abord une affaire d’universalité ou de mandat qui me donne de prier « au nom de tous ». Mais il s’agit d’abord de « communion » (litt. cum munus) avec tous les démunis auxquels le Christ s’identifie. Ce que saint Augustin a magnifiquement exprimé dans son commentaire sur le psaume 61 : « Puisque nous sommes membres du Christ et établis dans son Corps, comme il nous a lui-même demandé de le croire, c'est notre propre voix, non une voix étrangère, que nous devons entendre dans ce psaume. Non pas la nôtre comme de ceux seulement qui sont ici présents de corps, mais nôtre en comprenant par là nous tous qui sommes sur toute la terre, du levant au couchant. Et pour que vous voyiez bien que c'est ici notre voix, le psalmiste ici parle comme à titre individuel. Assurément, ce n'est pas le cas, mais c'est l'unité de l'Eglise qui parle comme par la bouche d'un individu. Dans le Christ, nous sommes tous un seul homme dont la tête est dans le ciel, dont les membres peinent encore sur la terre et, comme ils souffrent, voyez ce qu'il dit ensuite.“Ecoute, ô Dieu, mes cris, sois attentif à ma prière”. » Dans le temps d'un individu, un moment de malheur est plus qu'un moment, il marque toute une vie. Dans l'espace couvert par tous les hommes vivants, ceux qui sont offerts à l'injustice et à la mort occupent plus que leur place dans une prison ou dans un hôpital. Si nous acceptons la manière de prier des Psaumes, le cri des hommes opprimés et menacés vient envahir notre espace à nous, occuper notre prière et, peut-être, fondre nos ennuis dans leur malheur. Cela, c'est plus que faire à des malheureux l'aumône d'une prière, puisque c'est eux qui nous transforment par leur cri. La prière des Psaumes est parfois à l'étroit dans nos coeurs, mais elle est là pour les élargir. () Prier et dire « Je » à la place des plus éprouvés, c'est aussi être appelé vers eux et cet appel a des conséquences concrètes dans notre vie. Le Je de l'homme humilié, traqué, mourant, c'est celui de Jésus-Christ. Il n'est donc pas étonnant que cette prière, à la fois, nous traverse et nous dépasse. Qui me dit que je peux prononcer la prière des Psaumes au nom de tous? La foi me le dit, en me faisant croire que la mort du Christ, qui assume celle de tous, est imprimée en moi par le baptême. Le Je des Psaumes est celui du Christ, mais il n'en chasse personne, parce que l'effacement est son signe. Il attire en eux. Il donne passage. () Les Psaumes ne sont pas à lire « tout simplement » comme si le peuple juif parlait en eux, ni « tout simplement » comme si le Christ parlait en eux, ni « tout simplement » comme s'ils disaient ma propre vie, ou celle de l'Église. Il n'y a pas de « tout simplement ». Le texte est tous ces anneaux, pris l'un dans l'autre, passant l'un dans l'autre. () Père Albert Vinel novembre 2005
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